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The Untamed - Comment faire à trois 2
Toujours en rapport avec le rp Untamed, deux ficlets sur des thèmes proposés par
wilwywaylan "cérémonie du thé" et "plantes vertes", inclus dans mon recueil Comment faire à trois" dont le début est ici
Environ 2700 mots
Les doigts de Xingchen virevoltent tels des oiseaux blancs du zushuiqi, une lourde bouilloire posée sur un réchaud, au couvercle du chahù, la théière en terre, puis ils se posent sur le chahaï, la cruche, pour asperger copieusement tous les accessoires se trouvant sur le chapan, une plateforme composée de lattes.
Sa voix mélodieuse explique ce qu’il fait tandis qu’il poursuit son rituel – le principe est de mettre tous les ustensiles à la même température, dit-il, ainsi ils conserveront davantage la chaleur du thé.
Xue Xang ne comprend pas pourquoi c’est important mais le spectacle en lui-même est fascinant. La vapeur et les gouttelettes forment comme un rideau de pluie et de brume miniature, pendant que Xingchen déplace le chaguàn, le récipient à thé, pour y piocher avec une longue cuillère aux bords relevés.
Après avoir versé deux cuillères dans la théière, Xingchen se penche pour humer le parfum des herbes sèches. Il glisse ses longues mèches derrière son oreille pour ne pas être gêné par ses cheveux, dégageant son visage à l’expression sereine. Ses yeux sont clos, comme à son habitude, et il ne porte pas ses lunettes.
Il n’y a aucune marque qui indique sa cécité, et Xue Yang ne peut qu’essayer de deviner s’il
s’agit d’une maladie de naissance ou d’un accident. Il n’a aucun moyen de savoir et il
n’osera jamais demander.
C’est l’une des choses qui le rend jaloux de Lan Song : ils se connaissent depuis longtemps et ce dernier n’a pas besoin de poser des questions. Il sait.
Xue Yang aimerait en savoir davantage sur Xingchen, il aimerait tout connaître et tout
posséder de lui.
Mais il sait aussi que c’est illusoire. Cela ne l’empêche pas de vouloir, comme un gosse
capricieux, et d’être frustré de ne pas obtenir ce qu’il désire.
Ses yeux, donc, suivent celui qu’il convoite alors que celui-ci verse l’eau brûlante sur les
feuilles de thé et le reste du service, renouvelant le balayement de tout à l’heure.
« Tu vois l’écume qui se forme sur le dessus ? », déclare-t-il calmement – la vapeur ne
semble pas le déranger, et ses gestes sont d’une précision millimétrique, alors qu’il ne voit même pas ce qu’il fait.
Xue Yang écoute, sans se rendre compte que cela fait plusieurs longues minutes qu’il est
assis sans bouger, comme hypnotisé.
D’un vif mouvement du poignet, Xingchen retire l’écume avec le couvercle de la théière,
comme il l’aurait fait avec une spatule à bière, d’un geste sûr et plein d’aisance. C’est dans ce geste que Xue Yang reconnaît l’habitude et il comprend grâce à cela que si Xingchen effectue le gong fu cha de manière aussi gracieuse, c’est aussi parce qu’il l’a déjà exécuté des dizaines et des dizaines de fois.
Il aimerait dire que ça ne sert à rien. Il le pense : tout ça, c’est du cinéma, et une fois dans son ventre, ça n’a pas vraiment d’importance la façon dont le thé a été préparé.
Toutefois il a conscience, avant même d’avoir l’idée d’ouvrir la bouche, qu’il aurait l’air stupide : ce n’est pas parce que lui ne voit pas l’intérêt derrière tout ce rituel qu’il n’y en aucun.
Peut-être n’y en a-t-il aucun pour lui, c’est une chose, mais lorsque l’on tient à quelqu’un – et ça ne lui est sans doute jamais arrivé, raison pour laquelle il est sans cesse en train
d’apprendre – ce n’est pas son seul intérêt qui compte.
Xingchen est passionné par ce qu’il fait, et c’est précieux, d’une certaine façon, Xue Yang le voit bien. La préparation du thé est quelque chose de délicat pour Xingchen, de pointu et dans lequel il semble faire autorité.
Cela lui fait plaisir, et aux yeux de Xue Yang, c’est un mystère mais aussi une source de joie : il aime quand Xingchen est heureux.
Ce n’est pas grand-chose, mais encore une fois, aussi futile que cela puisse être, c’est ainsi que l’on vit, ainsi que s’écoule chaque jour paisiblement, et c’est ce qui rend le temps qui file plus agréable.
Xue Yang ignore s’il pourra se contenter de cela. Parfois, la violence lui manque, l’excitation de la chasse, la liberté de faire ce qu’il voulait quand il voulait.
Néanmoins, regarder Xingchen préparer le thé est une activité dont il ne se lasse pas. C’est déjà ça.
Soudain, Xingchen interrompt le cours de ses pensées en se remettant à bouger. Il prend le
chahù pour en verser le contenu fumant dans la cruche sur laquelle repose un tamis qui
retient les feuilles de thé.
« C’est presque terminé », indique Xingchen en vidant la théière entièrement, la secouant
très légèrement pour l’égoutter, avant de la reposer dans son chachuan, une sorte d’assiette remplie d’eau chaude.
Ensuite, il écarte le tamis, tamponne la base des tasses encore humides avec un chiffon
épais qui s’appelle un chajin – continue-t-il d’expliquer – et finalement, fait couler le thé dans une tasse, puis une autre, identique.
Elles sont hautes et étroites, contrairement aux deux petites tasses qui attendent sur le côté.
Xue Yang est sur le point de demander à quoi elles servent lorsque Xingchen lui en tend une.
« C’est pour sentir. » dit-il.
Le jeune homme s’apprête à rétorquer, légèrement embarrassé, que ça ne l’intéresse pas de renifler son thé avant de le boire, mais Xingchen lui désigne la seconde tasse, alors Xue Yang n’a pas le cœur de le contredire. Il prend la tasse et imite Xingchen qui prend de
profondes inhalations.
Pour Xue Yang, ça n’a rien de spécial. L’odeur est forte, certes, mais il n’est pas suffisamment fin connaisseur et amateur de thé pour en savourer les nuances. Il ne manque pas cependant d’admirer Xingchen, qui sourit, satisfait.
Il verse ensuite le thé dans les autres tasses, mais ne les prend pas. Au lieu de cela, il
replonge dans la tasse précédente, la weixiangbei, afin de récupérer les différentes effluves.
Xue Yang fait de même, juste pour les apparences, mais il est alors surpris de constater que l’odeur n’est plus tout à fait la même.
C’est plus sucré et familier, ça rend Xue Yang nostalgique mais il ne sait pas bien pourquoi.
Il réfléchit et se rend compte que ça lui évoque l’enfance et les sucreries volées sur les étals des marchands.
Xingchen lui sourit en lui tendant l’autre tasse, comme s’il devinait ce qui lui venait à l’esprit l’instant d’avant.
Xue Yang s’en saisit, effleurant au passage ses doigts fins contre les siens, ce qui illumine davantage le sourire de Xingchen.
« Il faut boire bruyamment. », murmure ce dernier en s’emparant de sa tasse. « Comme
ceci. »
Il prend une gorgée, et le bruit est léger, fluide. Xue Yang tente de l’imiter mais émet un gargouillis déplaisant. D’un coup d'œil, il guette une grimace ou un signe de désapprobation de la part de Xingchen, qui n’arrive pas.
Ils boivent leur thé en silence relatif, uniquement troublé par leurs lèvres qui clapotent et aspirent, et c’est ainsi que Lan Song les trouve lorsqu’il rentre du travail.
« Oh, tu as préparé le thé ? C’est rare que tu sortes tous tes accessoires. », lance-t-il en
déposant son sac.
- Il en reste pour toi, je t’en ai gardé.
Évidemment, se dit Xue Yang, que Xingchen a pensé à Lan Song. Toutefois, il ne trouve
pas l’énergie de s’en agacer, au contraire.
Il a hâte que Song les rejoigne pour que celui-ci complimente Xingchen comme il le mérite – il doit certainement s’y connaître en thés.
Xue Yang est inculte, il ne saurait probablement pas faire la différence d’avec de la pisse d’âne.
Xingchen mérite mieux que les maigres félicitations dénuées d’arguments que pourrait lui offrir Xue Yang.
Lan Song s’assoit à côté de ce dernier, en tailleur face à la table basse, et prend la petite tasse que Xingchen lui montre du doigt.
- Il est encore chaud, s’émerveille-t-il en enroulant ses doigts autour.
Puis il boit en silence et Xue Yang cligne des yeux. Puis tourne le regard vers Xingchen.
Ce dernier ne dit rien, mais il a baissé le menton.
- Il faut faire du bruit en buvant, déclare Xue Yang en tentant de se remémorer ce que
Xingchen a dit. Pour laisser de l’air passer et refroidir la surface. C’est pour...permettre aux
saveurs de...faire leur truc dans la bouche.
Lan Song hausse un sourcil surpris, avant de les froncer, et timidement, il reprend une
gorgée un peu plus bruyante.
- Je ne pensais pas que tu écoutais, remarque doucement Xingchen. Je pensais que je t’ennuyais.
- C’est pas forcément barbant de t’écouter parler de ce que tu aimes, répond Xue Yang. Tu n’es pas quelqu’un de rasoir de toute façon.
Il hésite et ajoute :
- Pas comme quelqu’un d’autre qui se reconnaîtra.
Lan Song continue de boire mais lève lentement la main et lui adresse un doigt d’honneur.
Xue Yang voudrait protester, mais Xingchen n’a rien vu, évidemment, alors il se tait, se
contentant de fusiller Lan Song du regard pendant que ce dernier, l’air content, continue de boire.
La plante à monnaie est appelée ainsi à cause de ses feuilles rondes en forme de pièces. Il s’agit d’une succulente vivace facile d’entretien. L’une des préférées de Lan Song, qui lui vient de son pays d’origine.
L’anthurium royal dont le pot est posé tout à côté, avec ses larges fleurs luisantes rouge vif, égaye au milieu des fougères qui débordent de leurs pots à foison.
Lan Song les a réunies autour de la fenêtre, car s’il leurs évite la lumière directe, ses plantes vertes ont néanmoins besoin de soleil.
Le reste de son appartement est très sombre. Dans un coin, il a un ficus tronc tressé qui s’élève comme une boule de Noël végétale au-dessus de ses étagères couvertes à ras-bord de piles de livres en désordre.
De nature, Lan Song est quelqu’un d’ordonné, mais les conditions dans lesquelles il vit l’ont détourné de ses réflexes premiers.
Le lieu où il s’est installé est petit et biscornu. Il vit sous les combles, ce qui demande un aménagement particulier. La plupart des bibliothèques sont trop grandes pour ses murs au plafond bas et en pente, par conséquent il a été obligé de bricoler des meubles de récup’ pour entreposer ses nombreux, très nombreux livres.
Xingchen aime appeler cet endroit son antre, son repaire, et il n’a pas tout à fait tort. Lan Song s’y voit comme dans une sorte de grotte, et il ne sait pas s’il aime cette impression ou non. Son appartement est un peu bizarre, rempli de choses hétéroclites qui ne font pas particulièrement sens entre elles, parce qu’il ne sait jamais comment aménager les lieux, comment décorer. Il aimerait que ça soit à la fois original mais organisé, il aimerait libérer de l’espace, et il avait acheté des coffres à cet effet, mais au lieu d’y ranger des vêtements et des livres, il avait fini par y jeter pêle-mêle un fatras qui l’envahissait de plus en plus à mesure que son indécision prenait de l’ampleur.
Ses plantes sont le remède à la morosité qu’il ressent en pensant à la (non) gestion de son intérieur. En prendre soin et les arroser régulièrement, s’émerveiller de leur vigueur quand lui ressent une fatigue physique et mentale de plus en plus importante, c’est ce qui lui donne assez d’énergie pour faire le ménage, ne pas laisser traîner de la vaisselle sales, et se faire à manger correctement.
Il a conscience que ce n’est pas normal de se débattre ainsi avec son environnement. Il devrait probablement déménager, trouver un appartement plus lumineux, plus accueillant.
Toutefois, il regarde les annonces quelquefois et rien ne semble correspondre à son budget de prof dans les offres qu’il épluche. Il cherche un endroit calme, et c’est bien plus difficile à trouver qu’on ne le croit dans une ville en constante expansion. D’autant plus s’il essaye de rester proche de son travail.
Mais aussi de la clinique de Xingchen. C’est peut-être stupide de sa part de s’accrocher ainsi à son meilleur ami, alors qu’il sait très bien qu’il n’a aucune chance que celui-ci développe le moindre sentiment amoureux à son égard, et pourtant il ne peut pas prendre la décision de s’éloigner de lui pour tenter de faire le deuil de son amour pour lui.
C’est comme pour ses plantes. Elles ne peuvent pas supporter la lumière directe du soleil, mais elles ont quand même besoin de ses rayons pour continuer de croître, de rester vertes et fortes.
Lan Song a besoin de Xingchen. Le temps qu’il passe avec lui est précieux car entre leur travail respectif, il y a moins d’occasions de se voir que lorsqu’ils étaient jeunes. C’est frustrant mais c’est comme ça.
Il ne reste plus que les weekends, et les vacances scolaires, où Lan Song vient squatter la clinique et parfois même l’appartement de Xingchen. Ce dernier prétend que l’appartement de Lan Song est sa caverne d’ours, mais c’est chez Xingchen que Lan Song préfère être.
Tout y est plus agréable : il y a de la lumière partout, la décoration est minimaliste et sobre mais dégage une atmosphère sereine, et surtout il y a Xingchen.
Lan Song ne peut pas lui dire ce qu’il éprouve pour lui. Il s’est rendu compte très tôt qu’il ne pourrait pas.
Xingchen a besoin de toucher et d’être touché. A cause de sa cécité, c’est le sens qu’il utilise le plus, et il a développé une affection très tactile.
Ce n’est pas pour déranger Lan Song, parce qu’il se sent à l’aise avec Xingchen, mais il n’a pas d’instinct les gestes qui comptent pour Xingchen, les gestes qui le réconfortent. Il va être très attentionné envers lui, mais il n’ira pas le prendre de lui-même dans les bras ou lui prendre le bras pour le guider. Il a trop l’habitude d’éviter les contacts.
Ça ne marcherait pas avec Xingchen. Lan Song a pu constater, au fil des ans, que dans les quelques relations romantiques qu’a entretenu Xingchen, celui-ci apportait un intérêt particulier à l’intimité physique - que ce soit les gestes d’affections publics...ou ceux réservés à la chambre, et que Lan Song n’était sensé pas connaître. Ce n’est pas qu’il cherchait à savoir, mais il devinait. Et ça lui faisait toujours mal au coeur quand il débarquait dans l’appartement de Xingchen pour trouver ce dernier en train de déjeuner en boxer avec son amant du moment.
Lan Song n’est pas très fier de cela, mais il est possible qu’il ait participé à décourager les partenaires de Xingchen à rester. Il peut admettre qu’il est jaloux, pourtant, vu qu’il sait qu’ils ne pourront jamais être ensemble, il devrait faire passer le bonheur de Xingchen avant tout.
Sauf que jusqu’à présent, il a toujours trouvé que Xingchen visait trop bas. Bien sûr, ce n’est pas qu’il veuille faire le bonheur de Xingchen malgré lui en choisissant pour lui, mais il se sent un peu comme dans la peau d’un jardinier. Il peut arroser les plantes, leurs mettre de l’engrais, veiller à ce que des parasites ou des maladies ne s’installent pas.
Ou il peut choisir de les ignorer.
C’est d’ailleurs ce qu’il fait en ce moment avec Xue Yang, la nouvelle passade de Xingchen. Lan Song ne comprend pas son attrait pour les mauvais garçons. Ou plutôt il comprend : Xingchen a un syndrome de l’infirmière, il croit qu’il peut sauver tout le monde. C’est naïf et Xingchen n’est pourtant pas si ingénu.
Xue Yang est spécial aussi. Jusqu’à présent, Xingchen s’était contenté de délinquants, mais Xue Yang paraît être d’un tout autre niveau. Lan Song s’en méfie comme de la peste.
D’ailleurs le jeune homme le lui rend bien. Lan Song a bien essayé de le mettre en difficulté en s’incrustant volontairement dans des moments où ils auraient logiquement dû se retrouver seuls, mais Xue Yang n’avait aucun scrupule à s’afficher.
Son homosexualité semble lui poser clairement moins soucis que ses prédécesseurs. Au moins en cela Xingchen s’est amélioré. L’homophobie internalisée de ses précédentes flammes était pour le moins lassante.
Et Xingchen rit beaucoup. Lan Song le trouve beaucoup plus souriant depuis qu’il sort avec Xue Yang, ce qui est à la fois une bénédiction et une malédiction.
C’est comme si Xue Yang lui volait sa place, et ça fait mal. Seulement voilà, il n’est qu’un ami, il n’a jamais eu la prétention de vouloir davantage, et réclamer à Xingchen un célibat forcé pour le satisfaire lui uniquement serait d’un égoïsme consommé.
Pourtant, il y a en lui la petite pousse d’un espoir qu’il n’arrive pas à déraciner.
Environ 2700 mots
Les doigts de Xingchen virevoltent tels des oiseaux blancs du zushuiqi, une lourde bouilloire posée sur un réchaud, au couvercle du chahù, la théière en terre, puis ils se posent sur le chahaï, la cruche, pour asperger copieusement tous les accessoires se trouvant sur le chapan, une plateforme composée de lattes.
Sa voix mélodieuse explique ce qu’il fait tandis qu’il poursuit son rituel – le principe est de mettre tous les ustensiles à la même température, dit-il, ainsi ils conserveront davantage la chaleur du thé.
Xue Xang ne comprend pas pourquoi c’est important mais le spectacle en lui-même est fascinant. La vapeur et les gouttelettes forment comme un rideau de pluie et de brume miniature, pendant que Xingchen déplace le chaguàn, le récipient à thé, pour y piocher avec une longue cuillère aux bords relevés.
Après avoir versé deux cuillères dans la théière, Xingchen se penche pour humer le parfum des herbes sèches. Il glisse ses longues mèches derrière son oreille pour ne pas être gêné par ses cheveux, dégageant son visage à l’expression sereine. Ses yeux sont clos, comme à son habitude, et il ne porte pas ses lunettes.
Il n’y a aucune marque qui indique sa cécité, et Xue Yang ne peut qu’essayer de deviner s’il
s’agit d’une maladie de naissance ou d’un accident. Il n’a aucun moyen de savoir et il
n’osera jamais demander.
C’est l’une des choses qui le rend jaloux de Lan Song : ils se connaissent depuis longtemps et ce dernier n’a pas besoin de poser des questions. Il sait.
Xue Yang aimerait en savoir davantage sur Xingchen, il aimerait tout connaître et tout
posséder de lui.
Mais il sait aussi que c’est illusoire. Cela ne l’empêche pas de vouloir, comme un gosse
capricieux, et d’être frustré de ne pas obtenir ce qu’il désire.
Ses yeux, donc, suivent celui qu’il convoite alors que celui-ci verse l’eau brûlante sur les
feuilles de thé et le reste du service, renouvelant le balayement de tout à l’heure.
« Tu vois l’écume qui se forme sur le dessus ? », déclare-t-il calmement – la vapeur ne
semble pas le déranger, et ses gestes sont d’une précision millimétrique, alors qu’il ne voit même pas ce qu’il fait.
Xue Yang écoute, sans se rendre compte que cela fait plusieurs longues minutes qu’il est
assis sans bouger, comme hypnotisé.
D’un vif mouvement du poignet, Xingchen retire l’écume avec le couvercle de la théière,
comme il l’aurait fait avec une spatule à bière, d’un geste sûr et plein d’aisance. C’est dans ce geste que Xue Yang reconnaît l’habitude et il comprend grâce à cela que si Xingchen effectue le gong fu cha de manière aussi gracieuse, c’est aussi parce qu’il l’a déjà exécuté des dizaines et des dizaines de fois.
Il aimerait dire que ça ne sert à rien. Il le pense : tout ça, c’est du cinéma, et une fois dans son ventre, ça n’a pas vraiment d’importance la façon dont le thé a été préparé.
Toutefois il a conscience, avant même d’avoir l’idée d’ouvrir la bouche, qu’il aurait l’air stupide : ce n’est pas parce que lui ne voit pas l’intérêt derrière tout ce rituel qu’il n’y en aucun.
Peut-être n’y en a-t-il aucun pour lui, c’est une chose, mais lorsque l’on tient à quelqu’un – et ça ne lui est sans doute jamais arrivé, raison pour laquelle il est sans cesse en train
d’apprendre – ce n’est pas son seul intérêt qui compte.
Xingchen est passionné par ce qu’il fait, et c’est précieux, d’une certaine façon, Xue Yang le voit bien. La préparation du thé est quelque chose de délicat pour Xingchen, de pointu et dans lequel il semble faire autorité.
Cela lui fait plaisir, et aux yeux de Xue Yang, c’est un mystère mais aussi une source de joie : il aime quand Xingchen est heureux.
Ce n’est pas grand-chose, mais encore une fois, aussi futile que cela puisse être, c’est ainsi que l’on vit, ainsi que s’écoule chaque jour paisiblement, et c’est ce qui rend le temps qui file plus agréable.
Xue Yang ignore s’il pourra se contenter de cela. Parfois, la violence lui manque, l’excitation de la chasse, la liberté de faire ce qu’il voulait quand il voulait.
Néanmoins, regarder Xingchen préparer le thé est une activité dont il ne se lasse pas. C’est déjà ça.
Soudain, Xingchen interrompt le cours de ses pensées en se remettant à bouger. Il prend le
chahù pour en verser le contenu fumant dans la cruche sur laquelle repose un tamis qui
retient les feuilles de thé.
« C’est presque terminé », indique Xingchen en vidant la théière entièrement, la secouant
très légèrement pour l’égoutter, avant de la reposer dans son chachuan, une sorte d’assiette remplie d’eau chaude.
Ensuite, il écarte le tamis, tamponne la base des tasses encore humides avec un chiffon
épais qui s’appelle un chajin – continue-t-il d’expliquer – et finalement, fait couler le thé dans une tasse, puis une autre, identique.
Elles sont hautes et étroites, contrairement aux deux petites tasses qui attendent sur le côté.
Xue Yang est sur le point de demander à quoi elles servent lorsque Xingchen lui en tend une.
« C’est pour sentir. » dit-il.
Le jeune homme s’apprête à rétorquer, légèrement embarrassé, que ça ne l’intéresse pas de renifler son thé avant de le boire, mais Xingchen lui désigne la seconde tasse, alors Xue Yang n’a pas le cœur de le contredire. Il prend la tasse et imite Xingchen qui prend de
profondes inhalations.
Pour Xue Yang, ça n’a rien de spécial. L’odeur est forte, certes, mais il n’est pas suffisamment fin connaisseur et amateur de thé pour en savourer les nuances. Il ne manque pas cependant d’admirer Xingchen, qui sourit, satisfait.
Il verse ensuite le thé dans les autres tasses, mais ne les prend pas. Au lieu de cela, il
replonge dans la tasse précédente, la weixiangbei, afin de récupérer les différentes effluves.
Xue Yang fait de même, juste pour les apparences, mais il est alors surpris de constater que l’odeur n’est plus tout à fait la même.
C’est plus sucré et familier, ça rend Xue Yang nostalgique mais il ne sait pas bien pourquoi.
Il réfléchit et se rend compte que ça lui évoque l’enfance et les sucreries volées sur les étals des marchands.
Xingchen lui sourit en lui tendant l’autre tasse, comme s’il devinait ce qui lui venait à l’esprit l’instant d’avant.
Xue Yang s’en saisit, effleurant au passage ses doigts fins contre les siens, ce qui illumine davantage le sourire de Xingchen.
« Il faut boire bruyamment. », murmure ce dernier en s’emparant de sa tasse. « Comme
ceci. »
Il prend une gorgée, et le bruit est léger, fluide. Xue Yang tente de l’imiter mais émet un gargouillis déplaisant. D’un coup d'œil, il guette une grimace ou un signe de désapprobation de la part de Xingchen, qui n’arrive pas.
Ils boivent leur thé en silence relatif, uniquement troublé par leurs lèvres qui clapotent et aspirent, et c’est ainsi que Lan Song les trouve lorsqu’il rentre du travail.
« Oh, tu as préparé le thé ? C’est rare que tu sortes tous tes accessoires. », lance-t-il en
déposant son sac.
- Il en reste pour toi, je t’en ai gardé.
Évidemment, se dit Xue Yang, que Xingchen a pensé à Lan Song. Toutefois, il ne trouve
pas l’énergie de s’en agacer, au contraire.
Il a hâte que Song les rejoigne pour que celui-ci complimente Xingchen comme il le mérite – il doit certainement s’y connaître en thés.
Xue Yang est inculte, il ne saurait probablement pas faire la différence d’avec de la pisse d’âne.
Xingchen mérite mieux que les maigres félicitations dénuées d’arguments que pourrait lui offrir Xue Yang.
Lan Song s’assoit à côté de ce dernier, en tailleur face à la table basse, et prend la petite tasse que Xingchen lui montre du doigt.
- Il est encore chaud, s’émerveille-t-il en enroulant ses doigts autour.
Puis il boit en silence et Xue Yang cligne des yeux. Puis tourne le regard vers Xingchen.
Ce dernier ne dit rien, mais il a baissé le menton.
- Il faut faire du bruit en buvant, déclare Xue Yang en tentant de se remémorer ce que
Xingchen a dit. Pour laisser de l’air passer et refroidir la surface. C’est pour...permettre aux
saveurs de...faire leur truc dans la bouche.
Lan Song hausse un sourcil surpris, avant de les froncer, et timidement, il reprend une
gorgée un peu plus bruyante.
- Je ne pensais pas que tu écoutais, remarque doucement Xingchen. Je pensais que je t’ennuyais.
- C’est pas forcément barbant de t’écouter parler de ce que tu aimes, répond Xue Yang. Tu n’es pas quelqu’un de rasoir de toute façon.
Il hésite et ajoute :
- Pas comme quelqu’un d’autre qui se reconnaîtra.
Lan Song continue de boire mais lève lentement la main et lui adresse un doigt d’honneur.
Xue Yang voudrait protester, mais Xingchen n’a rien vu, évidemment, alors il se tait, se
contentant de fusiller Lan Song du regard pendant que ce dernier, l’air content, continue de boire.
La plante à monnaie est appelée ainsi à cause de ses feuilles rondes en forme de pièces. Il s’agit d’une succulente vivace facile d’entretien. L’une des préférées de Lan Song, qui lui vient de son pays d’origine.
L’anthurium royal dont le pot est posé tout à côté, avec ses larges fleurs luisantes rouge vif, égaye au milieu des fougères qui débordent de leurs pots à foison.
Lan Song les a réunies autour de la fenêtre, car s’il leurs évite la lumière directe, ses plantes vertes ont néanmoins besoin de soleil.
Le reste de son appartement est très sombre. Dans un coin, il a un ficus tronc tressé qui s’élève comme une boule de Noël végétale au-dessus de ses étagères couvertes à ras-bord de piles de livres en désordre.
De nature, Lan Song est quelqu’un d’ordonné, mais les conditions dans lesquelles il vit l’ont détourné de ses réflexes premiers.
Le lieu où il s’est installé est petit et biscornu. Il vit sous les combles, ce qui demande un aménagement particulier. La plupart des bibliothèques sont trop grandes pour ses murs au plafond bas et en pente, par conséquent il a été obligé de bricoler des meubles de récup’ pour entreposer ses nombreux, très nombreux livres.
Xingchen aime appeler cet endroit son antre, son repaire, et il n’a pas tout à fait tort. Lan Song s’y voit comme dans une sorte de grotte, et il ne sait pas s’il aime cette impression ou non. Son appartement est un peu bizarre, rempli de choses hétéroclites qui ne font pas particulièrement sens entre elles, parce qu’il ne sait jamais comment aménager les lieux, comment décorer. Il aimerait que ça soit à la fois original mais organisé, il aimerait libérer de l’espace, et il avait acheté des coffres à cet effet, mais au lieu d’y ranger des vêtements et des livres, il avait fini par y jeter pêle-mêle un fatras qui l’envahissait de plus en plus à mesure que son indécision prenait de l’ampleur.
Ses plantes sont le remède à la morosité qu’il ressent en pensant à la (non) gestion de son intérieur. En prendre soin et les arroser régulièrement, s’émerveiller de leur vigueur quand lui ressent une fatigue physique et mentale de plus en plus importante, c’est ce qui lui donne assez d’énergie pour faire le ménage, ne pas laisser traîner de la vaisselle sales, et se faire à manger correctement.
Il a conscience que ce n’est pas normal de se débattre ainsi avec son environnement. Il devrait probablement déménager, trouver un appartement plus lumineux, plus accueillant.
Toutefois, il regarde les annonces quelquefois et rien ne semble correspondre à son budget de prof dans les offres qu’il épluche. Il cherche un endroit calme, et c’est bien plus difficile à trouver qu’on ne le croit dans une ville en constante expansion. D’autant plus s’il essaye de rester proche de son travail.
Mais aussi de la clinique de Xingchen. C’est peut-être stupide de sa part de s’accrocher ainsi à son meilleur ami, alors qu’il sait très bien qu’il n’a aucune chance que celui-ci développe le moindre sentiment amoureux à son égard, et pourtant il ne peut pas prendre la décision de s’éloigner de lui pour tenter de faire le deuil de son amour pour lui.
C’est comme pour ses plantes. Elles ne peuvent pas supporter la lumière directe du soleil, mais elles ont quand même besoin de ses rayons pour continuer de croître, de rester vertes et fortes.
Lan Song a besoin de Xingchen. Le temps qu’il passe avec lui est précieux car entre leur travail respectif, il y a moins d’occasions de se voir que lorsqu’ils étaient jeunes. C’est frustrant mais c’est comme ça.
Il ne reste plus que les weekends, et les vacances scolaires, où Lan Song vient squatter la clinique et parfois même l’appartement de Xingchen. Ce dernier prétend que l’appartement de Lan Song est sa caverne d’ours, mais c’est chez Xingchen que Lan Song préfère être.
Tout y est plus agréable : il y a de la lumière partout, la décoration est minimaliste et sobre mais dégage une atmosphère sereine, et surtout il y a Xingchen.
Lan Song ne peut pas lui dire ce qu’il éprouve pour lui. Il s’est rendu compte très tôt qu’il ne pourrait pas.
Xingchen a besoin de toucher et d’être touché. A cause de sa cécité, c’est le sens qu’il utilise le plus, et il a développé une affection très tactile.
Ce n’est pas pour déranger Lan Song, parce qu’il se sent à l’aise avec Xingchen, mais il n’a pas d’instinct les gestes qui comptent pour Xingchen, les gestes qui le réconfortent. Il va être très attentionné envers lui, mais il n’ira pas le prendre de lui-même dans les bras ou lui prendre le bras pour le guider. Il a trop l’habitude d’éviter les contacts.
Ça ne marcherait pas avec Xingchen. Lan Song a pu constater, au fil des ans, que dans les quelques relations romantiques qu’a entretenu Xingchen, celui-ci apportait un intérêt particulier à l’intimité physique - que ce soit les gestes d’affections publics...ou ceux réservés à la chambre, et que Lan Song n’était sensé pas connaître. Ce n’est pas qu’il cherchait à savoir, mais il devinait. Et ça lui faisait toujours mal au coeur quand il débarquait dans l’appartement de Xingchen pour trouver ce dernier en train de déjeuner en boxer avec son amant du moment.
Lan Song n’est pas très fier de cela, mais il est possible qu’il ait participé à décourager les partenaires de Xingchen à rester. Il peut admettre qu’il est jaloux, pourtant, vu qu’il sait qu’ils ne pourront jamais être ensemble, il devrait faire passer le bonheur de Xingchen avant tout.
Sauf que jusqu’à présent, il a toujours trouvé que Xingchen visait trop bas. Bien sûr, ce n’est pas qu’il veuille faire le bonheur de Xingchen malgré lui en choisissant pour lui, mais il se sent un peu comme dans la peau d’un jardinier. Il peut arroser les plantes, leurs mettre de l’engrais, veiller à ce que des parasites ou des maladies ne s’installent pas.
Ou il peut choisir de les ignorer.
C’est d’ailleurs ce qu’il fait en ce moment avec Xue Yang, la nouvelle passade de Xingchen. Lan Song ne comprend pas son attrait pour les mauvais garçons. Ou plutôt il comprend : Xingchen a un syndrome de l’infirmière, il croit qu’il peut sauver tout le monde. C’est naïf et Xingchen n’est pourtant pas si ingénu.
Xue Yang est spécial aussi. Jusqu’à présent, Xingchen s’était contenté de délinquants, mais Xue Yang paraît être d’un tout autre niveau. Lan Song s’en méfie comme de la peste.
D’ailleurs le jeune homme le lui rend bien. Lan Song a bien essayé de le mettre en difficulté en s’incrustant volontairement dans des moments où ils auraient logiquement dû se retrouver seuls, mais Xue Yang n’avait aucun scrupule à s’afficher.
Son homosexualité semble lui poser clairement moins soucis que ses prédécesseurs. Au moins en cela Xingchen s’est amélioré. L’homophobie internalisée de ses précédentes flammes était pour le moins lassante.
Et Xingchen rit beaucoup. Lan Song le trouve beaucoup plus souriant depuis qu’il sort avec Xue Yang, ce qui est à la fois une bénédiction et une malédiction.
C’est comme si Xue Yang lui volait sa place, et ça fait mal. Seulement voilà, il n’est qu’un ami, il n’a jamais eu la prétention de vouloir davantage, et réclamer à Xingchen un célibat forcé pour le satisfaire lui uniquement serait d’un égoïsme consommé.
Pourtant, il y a en lui la petite pousse d’un espoir qu’il n’arrive pas à déraciner.