The Untamed - Comment faire à trois 3
Mar. 25th, 2021 06:00 pmCette fois un prompt de Wilwy et un de Kuja. 2300 mots de fluff et d'angst
Les voyages forment la jeunesse.
Le tintement de la clochette d’entrée attire l’attention de la boulangère qui s’empresse de rejoindre la boutique pour accueillir le client.
Les voyages forment la jeunesse.
Combien de fois Xingchen a-t-il entendu cet adage ? Des dizaines, des centaines de fois, sans doute.
Ses proches, soucieux de lui faire vivre une vie aussi normale que possible - pour leur confort ou le sien, il n’est pas sûr - l’ont toujours poussé vers de nouvelles expériences.
Il n’est pas de ceux qui se replient sur eux-mêmes devant une difficulté, et plus d’une fois, il s’est heurté à l’impossible mais sa ténacité en est venue à bout. A force d’acharnement, d’abnégation, il se sait capable de plus que la plupart des personnes.
Et cette volonté, il peut l’utiliser pour venir en aide aux autres, à ceux qui sont en peine. C’est pour cela qu’il a décidé d’étudier la médecine traditionnelle.
On lui a évidemment donné des avertissements qu’il n’a pas écoutés. Le parcours a été parsemé d’embûches.
Toutefois il y est parvenu.
Il n’est donc pas du genre à se réfugier dans un statut d’handicapé - certains diraient qu’il en fait trop pour compenser, pour ignorer cette part de lui qu’il refuse d’accepter, mais il n’est pas d’accord, il est ce qu’il décide d’être, et même s’il n’arrive plus à voir, il n’a pas envie d’être une victime, il n’a pas envie de perdre sa personnalité pour se fondre dans le moule qu’on a prévu pour lui, en tant qu’aveugle.
Toutefois, il y a une chose qu’il rejette précisément parce qu’il est aveugle. Et ce sont les voyages.
Il sait que tout le monde trouve ça merveilleux. Les gens en parlent comme si ça changeait leur vie. Ils s’échangent des photos sur les réseaux sociaux, ils discutent des paysages qu’ils ont vu, et c’est un calvaire pour Xingchen qui ne peut que hocher la tête en souriant faussement.
Quand il a perdu la vue, il était encore un enfant. Il y a plein d’endroits qu’il n’avait pas vu, et qu’il ne verra jamais à présent. Il ne peut même pas les imaginer, et même les descriptions audio paraissent fades à côté de la magnificence qu’expriment les voyageurs au retour de leurs périples.
Xingchen déteste comment ça le fait se sentir : envieux, exclu, incapable, vulnérable.
Il sait que Lan Song aimerait retourner en Chine. Il a adoré y aller et il a ramené toutes sortes de babioles de là-bas, de souvenirs et de récits.
Comme il est particulièrement attentionné, il s’est gardé de parler des lieux qu’il a visité, axant leurs conversations sur les gens qu’il a rencontrés, la nourriture qu’il a mangé.
Xingchen lui en ait reconnaissant - grâce à ses récits, il a presque envie de le rejoindre dans ses aventures, de prendre le risque.
Presque.
Peu importe comment il essaye de voir ça, quel intérêt d’emmener un aveugle en voyage ?
Sa cécité est la même partout, où qu’il aille. Elle le suivra jusqu’au bout du monde s’il le faut.
Parfois il se dit qu’il est idiot de se poser des barrières ainsi, qu’il devrait juste tenter le coup et voir ce que cela donne. Il est certain que Lan dirait oui sur le champ, qu’il serait ravi de la proposition d’ailleurs, qu’il n’attend que ça.
Mais Xingchen ne peut se résoudre à lui en parler. Il craint justement son enthousiasme, si rare, qui s’enflamme, pour retomber comme un soufflé une fois sur place, à devoir entourer Xingchen, l’aider à marcher sur les chemins de randonnées escarpées, l’aider pour tout, parler à sa place, trouver l’équipement, les bons interlocuteurs, les bons lieux. Et la déception de se rendre compte que Xingchen ne pourra partager le sentiment de grandiose devant un spectacle à couper le souffle.
On peut se permettre de se perdre ou d’avoir une foulure quand on est valide. Ce n’est pas bien grave, et s’il s’agit d’un contretemps fâcheux, les conséquences restent moindres.
Mais pour quelqu’un comme Xingchen, c’est différent. Cela peut vite devenir grave, et il en est trop conscient pour se risquer à se mettre dans cette position.
C’est dommage pour Lan, et c’est pour cela que Xingchen ne s’est jamais résolu à lui parler des sentiments qu’il pourrait nourrir pour lui - c’est plus simple de limiter ceci à une profonde amitié fusionnelle.
Ce serait un amour-contrainte. Un poids. Et Xingchen n’a pas envie que Lan soit prisonnier.
Lan est trop gentil, il s'inquiétait tout le temps de son bien-être. C’est pour cela que tous les partenaires de Xingchen sont des égoïstes. Il ne veut pas qu’on se soucie de lui au point de s’interdire certaines activités, de s’arrêter de vivre pour qu’ils vivent au même rythme.
Xingchen préfère être entraîné dans un tourbillon sans le moindre contrôle et c’est à lui de fixer les limites, pas son handicap. S’il veut en fixer, ce qui n’est pas toujours le cas en vérité.
L’absence de maîtrise sur les éléments fait partie à part entière de son existence et il l’a accepté. Il l’a accepté comme il a accepté d’avoir perdu la vue si jeune et d’avoir souffert de son exclusion très tôt dans sa vie. Cela ne sert à rien de critiquer le destin et de s’appitoyer sur son sort. Seul compte ce que l’on peut faire après, la réaction que l’on a face à l’adversité.
Toutefois, même la meilleure des capacités d’adaptation ne peut remplacer une paire d’yeux.
Il ne sera jamais normal et il en est conscient. Il peut faire tous les efforts du monde, il ne saurait dissimuler sa différence. Il peut éviter de s’encombrer, mais pour cela il doit faire des concessions.
Partir en voyage est une de celles qu’il a décidé de faire. Il préfère rester dans son petit univers familier, même s’il est parfois un peu étroit, parfois un peu étouffant.
Il sait au moins que dans cet environnement là, il ne se blessera pas.
Pas réellement. Il prendra des risques, il connaîtra des peines, des douleurs, des ruptures, qui lui laisseront cicatrices et pleurs, mais au fil du temps tout s’efface. La guérison vient avec les soins et de la bonne volonté, choses dont Xingchen ne manque pas.
Parce que heureusement, il ne connaît pas que les aspects négatifs de la vie. Mais c’est pour maintenir cet équilibre précaire qu’il préfère ne pas connaître ce qu’il manque.
Il ne veut pas voyager.Le tintement de la clochette d’entrée attire l’attention de la boulangère qui s’empresse de rejoindre la boutique pour accueillir le client.
Elle découvre ainsi deux jeunes hommes d’origine asiatique, dont l’un particulièrement beau, mais aveugle. En effet, il porte des lunettes de soleil noires, et à la main une canne. Son ami, lui, se tient en retrait, la figure sans expression, impassible.
La boulangère les salue et le garçon aveugle lui sourit en réponse, ce qui ne manque pas de provoquer chez la jeune femme un petit pincement au coeur.
“Qu’est-ce qu’il vous faut ?”, demande-t-elle.
Une hésitation se glisse dans les dernières syllabes qu’elle prononce. Est-ce que c’est le grand silencieux qui va choisir ? Ou est-ce qu’elle va devoir décrire tout le magasin ?
“Lan ?”, lance celui aux lunettes, et l’autre s’approche à pas mesurés, lui prenant le bras délicatement pour le tourner vers la vitrine des pâtisseries.
- Tout à gauche, il y a des éclairs : certains sont au chocolat, au café, mais il y a aussi à la vanille et à la pistache. Il y a aussi des religieuses, au chocolat et au café seulement. Il y a une tarte tatin, ensuite il y des parts de flan, un gâteau aux fraise et à la crème pâtissière, un moelleux aux pommes surmonté de chantilly, et une tarte aux citrons meringuée.
Sa voix, monocorde, ne laissait filtrer aucun enthousiasme et la boulangère fit la moue. Le jeune homme aux lunettes hocha pensivement la tête. :
- Tu crois que Xue Yang aimerait le gâteau à la fraise ? C’est mon préféré mais…
- Il a plutôt l’air chocolat, dit Lan, laconique.
- Je pense aussi, déclare son compagnon. Je l’ai vu dévorer une tablette que je gardais pour la cuisine l’autre jour…
- Pourquoi ne pas prendre les deux ?, propose Lan avec un peu plus de vigueur. Le gâteau à la fraise et un éclair…
- Oui mais ça veut dire qu’il ne partagera pas le gâteau avec nous, souffle l’autre.
- De toute façon, il n’y a pas de gâteau au chocolat. Devrait-on faire une autre boulangerie ?
Le jeune aveugle soupire et demande :
- Toi, qu’est-ce que tu préfères ?
Lan reste coi pendant un instant, tant et si bien que la boulangère se demande s’il va répondre. Puis il déclare :
- La tarte aux citrons.
Son camarade se redresse et s’adresse à la boulangère :
- Nous allons prendre une tarte aux citrons meringuée s’il vous plaît !
Ce n’est pas que Xue Yang n’aime pas le citron, mais quand il apprend que Song n’a pas insisté plus que ça pour qu’ils prennent le gâteau aux fraises, il ne peut s’empêcher de faire un peu la gueule.
“En vrai tu voulais simplement prendre ce qui te fait plaisir.”, accuse-t-il sans préambule.
Song le regarde sans répondre, prendre une cuillère de tarte dans son assiette, et la porte à sa bouche, tout cela sans quitter Xue Yang des yeux. Il mâche trois fois, avale et dit :
- Xingchen m’a demandé ce que j’aimais, pas ce qu’il comptait acheter.
- Alors tu es assez bête pour ne pas avoir deviné ?, grogne Xue Yang en empalant sa part avec sa fourchette.
Il se tait brusquement en voyant Xingchen revenir avec le thé, et se redresse parce qu’il veut faire bonne impression - même si, au final, Xingchen ne peut rien dire de ses manières à table, il ne le voit pas.
Ce dernier commence de servir et pose la théière au milieu de la table avant de s’y asseoir. Il découpe délicatement sa part dans son assiette, sans faire crisser le couteau sur le fond de l’assiette, puis prend une bouchée.
- C’est délicieux, déclare-t-il avec un petit sourire. Finalement, on a bien fait de prendre cette tarte.
Lan Song jette un coup d’oeil en biais à Xue Yang, qui se renfrogne dans son siège, bras croisés.
Xingchen, qui semble parfois posséder un radar pour détecter les émotions, se tourne vers le jeune homme :
- La prochaine fois, nous irons tous les deux, comme ça tu pourras choisir.
Lan baisse à nouveau les yeux sur le contenu de son assiette pour se remettre à manger. Xue Yang dénoue les bras :
- Mais pourquoi je devrais venir ? De toute façon, t’as pas besoin de moi pour choisir, non ?
Xingchen s’apprête à répondre quand Lan Song prend la parole, à la fois très calme et presque désintéressé :
- La prochaine fois, on pourrait peut-être en faire un ensemble.
Xingchen lui sourit tendrement :
- C’est une bonne idée.
Il prend une gorgée de thé avant d’ajouter :
- Enfin...si tu en as envie, Yang, bien sûr…
Les bras toujours croisés sur la poitrine, Xue Yang a envie de les envoyer paître. D’un autre côté, il n’en a pas envie, parce qu’il veut que Xingchen l’apprécie et c’est un sentiment très clivant, parce que ce n’est pas dans sa personnalité de vouloir plaire, bien au contraire.
Mais il a tout de même envie de lui faire plaisir.
- J’ai jamais fait de pâtisserie de ma vie, grommelle-t-il en dénouant les bras.
- Si un aveugle peut le faire, tu en es capable, susurre Xingchen.
Lan Song s’étrangle avec sa bouchée tandis que Xue Yang éclate de rire.
La cuisine de l’appartement de Xingchen a toujours été nickel. A cause de sa cécité, Xingchen a toujours été très zélé dans la propreté de son environnement, car comme il ne peut pas voir la saleté, il nettoie très régulièrement et avec assiduité.
C’est épuisant, et Lan Song lui a souvent proposé son aide, mais comme à son habitude, Xingchen reste buté sur sa décision de tout faire lui-même - quand d’autres personnes dans sa situation ont tout simplement droit à une aide ménagère.
C’est un champ de désolation après le passage de Xue Yang, et il fallait s’y attendre. Déjà, de base, faire de la pâtisserie occasionne du désordre, mais Xue Yang, avec son mauvais caractère et sa maladresse abyssale, en a mis partout. Il y a des fraises sur le sol, de la farine et de la crème sur les meubles, des ustensiles gluants posés un peu partout - dont un sur la table du salon, sans oublier les coquilles d’oeufs cassés qu’il a jetées à la figure de Lan Song, soit disant “pour s’amuser” - Lan Song le soupçonne de lui en vouloir personnellement et de vouloir absolument récupérer Xingchen pour lui tout seul.
Ce qui ne risque pas d’arriver. Il ne lâchera jamais Xingchen, maintenant qu’il sait que ce dernier a des sentiments pour lui. Il a vécu à ses côtés si longtemps sans nourrir le moindre espoir, alors maintenant qu’il a la chance de vivre cette relation comme il le désire, il est hors de question qu’il cède la place.
Quoi qu’il en soit, la cuisine est un désastre, et si Xingchen semble content parce qu’ils ont réussi à faire quelque chose qui a l’air comestible, il va vite déchanter. Alors Lan Song commence la vaisselle dès qu’il a le dos tourné, se disant qu’avancer le rangement ne pouvait pas faire de mal.
Il est surpris quand Xue Xang le rejoint et cherche un torchon propre et du spray pour nettoyer le frigo, où s’affiche encore ses traces de main.
Petit à petit, ils arrivent à rattraper les dégâts, toujours en silence, mais s’échangeant les produits ménagers et les lingettes. C’est un travail d’équipe bien plus fluide que la cuisine qu’ils ont faite ensemble, car étrangement, la présence de Xingchen a tendance à exacerber leur antagonisme.
Lorsqu’ils sont seuls, travaillant pour un but commun, ils parviennent plus ou moins à s’entendre.
Une fois qu’ils ont terminé de ranger, ils rejoignent le salon et Xue Yang s’effondre dans le canapé en soupirant.
Lan Song se penche alors sur lui et Xue Yang écarquille les yeux, figé comme un lapin dans les phares d’une voiture.
La main de Song caresse sa joue du bout des doigts...et racle la chantilly qui était en train d’y sécher.
- Il t’en restait sur la figure.
Boudeur, Xue Yang se recroqueville, les pieds sur les coussins, en lui tournant résolument le dos.
- Ouais ouais, merci.
Si son visage a rougit en étant touché, ce n’est en aucun cas le signe qu’il commence à l’apprécier.
Ou peut-être un peu.