Partie 1
partie 3
Après des adieux larmoyants à l'aéroport de Bangor, près de 2h de trajet et une demi-heure de taxi - il n'avait toujours pas récupéré sa voiture après l'accident - Eddie parvînt à sa porte.
Myra et lui habitaient une maison dans le Queens en briques rouges qu'ils avaient acheté il y a de cela presque 10 ans. Jamais auparavant il n'avait ressenti une telle angoisse à l'idée d'en franchir le seuil.
Il aurait pourtant dû être heureux de retrouver son épouse et son chez lui, mais la visite à Derry lui avait fait réaliser à quel point Myra ressemblait à sa mère par bien des aspects. Il s'était marié avec une femme qui ressemblait à Sonia Kaspbrak à s'y méprendre, autant physiquement que psychiquement. Dès le début de leur relation, quand il avait commencé à sortir ensemble, elle avait pris le contrôle de ses actions, lui rappelant sans cesse qu'il était fragile, le chouchoutant jusqu'à ce qu'il en oublie de se rebeller. Elle savait parfaitement comment le manipuler et lorsqu'il faisait mine de se rebiffer, elle pleurait en le faisant culpabiliser, exactement comme sa mère l'avait toujours fait avec lui.
A cause d'elle, sa vie sociale s'était réduite à peau de chagrin. Elle n'aimait pas qu'il aille boire des coups avec ses collègues après le travail, et quand ils sortaient voir des gens, c'était toujours ses amis à elle, avec lesquels il n'avait que très peu d'affinités.
Il se tenait devant sa maison, sa valise à la main, et il se rendait compte que cette demeure était devenu une sorte de prison. Elle était son geôlier. Son compagnon de cellule.
S'il entrait maintenant, il ne pourrait plus jamais ressortir, il en était convaincu. Elle trouverait les mots pour le faire rester auprès d'elle, quitte à simuler une tachycardie. Elle lui ferait regretter d'avoir seulement pensé à la quitter.
C'était encore le matin, les oiseaux chantonnaient gaiement dans les arbres bordant la rue. Il n'avait aucune raison de se forcer à supporter cela. Il pouvait tout simplement partir, demander le divorce, commencer une nouvelle vie.
Ce serait des efforts, cependant il en était capable. Il avait vaincu un monstre protéiformes multimillénaire alors ce n'était pas une petite séparation de rien du tout qui allait lui faire peur.
Il allait se détourner pour quitter le porche lorsque la porte s'ouvrit.
- Eddie !
La voix de sa femme. La voix de Myra.
- Eddie-chou !
Elle se précipita et l'étrangla dans une étreinte chaleureuse.
- Je me suis fait un sang d'encre !!, s'écria-t-elle avant d'éclater en sanglots.
Eddie posa la tête sur son bras, attendrit par la peur qu'elle manifestait à l'idée de le perdre. Après tout, il s'en était fallu de peu. Il était son univers, elle avait tout construit autour de lui et il était parti sans lui donner d'explication.
Malgré tout ce qu'il avait à lui reprocher, il lui devait au moins une discussion sérieuse.
- Je suis là maintenant, déclara-t-il en lui caressant le dos.
- J'ai bien cru ne jamais te revoir. Tu étais partie et...et après ton accident...ooh Eddie, j'en serais morte s'il t'était arrivé quoique ce soit !
Peut-être qu'elle exagérait, pourtant Eddie sentait que sur le moment, elle était sincère : elle croyait vraiment que sa disparition aurait immédiatement fait son cœur arrêter de battre. Il ne pouvait s'empêcher de se sentir aimé, voulu, et c'était un sentiment agréable en rentrant à la maison.
- Mais...TU ES BLESSÉ !!!
- Oh oui, ce n'est rien, répondit Eddie par habitude.
Elle paniquait si vite qu'elle l'obligeait à tout relativiser, sinon ils seraient tellement terrifiés l'un et l'autres qu'ils ne mettraient plus un pied dehors.
Elle lui prit le visage avec ses mains et appuya sans le vouloir sur le pansement de sa joue. Il grimaça et vit immédiatement Myra s'assombrir.
- Mon dieu Eddie, qu'est-ce que tu as été faire ? Comment ça se fait que je te retrouve dans cet état ? Tu as été agressé ? Rentre à la maison, je vais te préparer un thé bien chaud. Tu as besoin de te reposer, tu as l'air exténué. Oh, mon pauvre bébé, qu'est-ce qui t'est arrivé ?
Elle l'entraînait subtilement vers l'entrée, et comme hypnotisé par son babillage, il la suivait. Il s'arrêta sur le seuil, avec à nouveau ce nœud dans le ventre qui lui disait que s'il passait le seuil de la porte, il ne serait plus le héros de Derry, l'homme qui avait vaincu Grippe-Sou le clown cabriolant dévoreur d'enfants.
Et en dépit des avertissements que lui lançaient tout son organisme, il franchit la porte, refermant celle-ci derrière lui.
- Enfin à la maison, soupira-t-il, tandis que Myra trottinait jusqu'à la cuisine pour lui préparer un thé.
Il laissa sa valise dans l'entrée et retira sa veste, qu'il pendit au porte-manteau. Il rejoignit le salon et s'affala dans le canapé en cuir noir qui y trônait. Le téléviseur géant était encore allumé et diffusait une chaîne d'informations en continue. On y voyait les pompiers qui s'afféraient et Eddie reconnut une rue dévastée de Derry - après avoir vaincu Ça, les égouts engorgées par les pluies s'étaient écroulés, détruisant une grande partie du centre-ville.
Il chercha la télécommande pour monter le son, mais la télévision se coupa.
- Mon pauvre chéri, tu dois souffrir atrocement de la tête, s'exclama Myra en lui apportant son thé, la télécommande dépassant de la poche de son peignoir rose.
Elle s'assit à côté de lui pendant qu'il buvait. Le goût était atroce - un goût de médicament, car Myra avait toutes sortes de décoctions pharmaceutiques aux extraits de plantes - aussi reposa-t-il la tasse sur la table de chevet.
- Je dois te dire ce qu'il s'est passé, mais j'ai peur que tu ne me crois pas, commença Eddie avec quelques hésitations dans la voix.
Elle lui prit les mains et les rassembla sur ses genoux.
- Ça n'a pas d'importance Eddie. Du moment que tu es là, c'est l'essentiel. Tu dois juste me promettre de ne plus jamais t'en aller comme ça. J'ai eu la peur de ma vie, pour l'amour du ciel. Et regarde l'état dans lequel tu es ! Je t'avais dis de ne pas partir comme ça, au pied levé. C'était complètement fou de faire ça ! Tu aurais pu te faire tuer ou...
- Je n'...
Il voulait protester, mais son portable se mit à vibrer. Il laissa Myra poursuivre sa diatribe et consulta ses textos.
C'était Richie. Il écrivait :
"Alors, bien arrivé chez toi ?
Embrasse ta femme de ma part 💕😘
Chuis sûr qu'elle est canon en + 💃🥰😂
A plus dans l'bus 😜😉"
Eddie sourit en lisant. Cet usage abusif des smileys avait un côté étrangement attachant. Il avait envie de répondre et de savoir où Richie était. Avait-il pris son avion ? Attendait-il sa correspondance ? Quand serait-il enfin chez lui ?
Eddie s'aperçut qu'il ne savait pas du tout si quelqu'un l'attendait à la maison. Il ignorait si Richie sortait avec quelqu'un, si ses parents étaient encore en vie. Richie lui avait posé beaucoup de questions, notamment au cours du dîner de leurs retrouvailles au restaurant asiatique, mais il avait été très évasif sur sa propre existence.
Eddie se sentit saisi du besoin irrépressible de savoir. L'idée que Richie soit seul après de tels événements lui était insupportable. Néanmoins, il n'y avait pas grand chose qu'il puisse faire. Ils vivaient chacun à l'autre bout du pays et Myra ne le laisserait pas repartir, même pour ne serait-ce que passer un coup de téléphone.
Elle allait probablement rester collée à lui comme une moule à son rocher pendant toute une semaine.
- Eddie, tu m'écoutes ?
Il releva les yeux et il la vit. Réellement.
Elle n'était pas inquiète. Elle jouait son rôle, mais elle n'était pas inquiète, pas le moins du monde.
Il se demanda si elle avait déjà contacté son avocat pour savoir ce qu'elle toucherait s'il était décédé. Après tout, elle était prévoyante, et lui aussi. D'habitude.
A présent qu'il était là, elle cherchait à le rassurer pour renforcer son emprise. Une fois qu'elle sera sûre qu'il était pris, elle l'enroulera lentement dans sa toile, comme une immense araignée.
Le souffle lui manqua. Il repensa à Grippe-Sou dans son antre, ses immense pattes aux crochets pointus...puis le visage de Stan jeune, percé de pattes, se ruant sur Richie, essayant de lui lacérer le visage.
Il n'avait rien pu faire.
- J'ai quelque chose d'important à te dire, furent les mots qui sortirent soudain de sa bouche.
Le sommeil avait emporté Richie une grande partie du trajet en avion. La fatigue et le stress accumulés ces derniers jours, ajouté au soulagement d'en avoir terminé, avaient eu raison de ses dernières résistances d'insomniaque chronique, et il avait dormi comme un bébé durant les 5h suivant sa correspondance en Caroline.
Arrivé à son appartement, il avait pris le temps de ranger le contenu de ses bagages, puis il avait fait un brin de toilette. Il avait de multiples écorchures et des bleus un peu partout sur le corps, mais ce qui le fascinait, c'était la peau douce de la paume de sa main. Il prit un long moment à l'observer sous la douche, se rappelant le moment de leur serment comme si c'était hier. La douleur du verre traversant sa chair. Et les doigts d'Eddie entrelacés avec les siens quand ils avaient jurés tous ensemble.
Il l'avait enlacé après ça, pour se dire au revoir. Il n'avait plus jamais eu l'occasion de le faire par la suite, ils avaient continué de se voir, jusqu'à ce qu'Eddie déménage. Bev était partie en premier, Bill avait été mis en pension par ses parents dans une autre école.
Il était resté avec Ben et Stan - Mike, naturellement, s'était aussi éloigné du fait qu'il faisait les cours à la maison.
Les parents de Richie lui mettaient la pression pour qu'il fasse des études. Et petit à petit, ils avaient perdu le contact.
C'était en pensant à cela que Richie commença à ressentir une angoisse sourde.
Eddie n'avait pas répondu à son sms.
Tout en se séchant, il pensa à ce qu'il pourrait lui écrire :
"Hey, Eds, tout va bien ?"
Non, trop inquiet. Il s'affolait peut-être pour rien. Inutile d'en rajouter après ce qu'ils avaient vécu.
"Bobonne est pas trop fâchée ? 😂"
Trop méprisant. Certes, Richie haïssait la femme d'Eddie sans jamais l'avoir vu, mais il ne fallait pas qu'il soit trop flagrant dans sa détestation.
En sortant de la salle de bain, il récupéra son téléphone. Toujours pas de message.
Il se mordilla l'intérieur de la lèvre et jeta l'appareil sur la table. Il se sentait devenir claustrophobe ici, malgré les grandes baies vitrées inondées des lumières de la ville qui se réveillait à mesure que la nuit tombait.
ll ne voulait pas être seul ce soir. C'était trop dur à gérer, trop dur à vivre.
Il savait que s'il se mettait au lit maintenant, il allait se tourner et se retourner sans trouver le sommeil, et les pensées noires allaient faire leur apparition. Des visions de cauchemar qui s'imprimeraient durablement sur l'intérieur de ses paupières, l'empêchant de trouver le sommeil pour les jours à venir.
Il lui fallait faire un peu d'exercice pour se dérider et chasser les ondes négatives, se ressourcer et se réapproprier son habitat naturel - celui de la jungle moite californienne, de ses sirènes, de ses bruits et ses lumières, son monde, sa foule et son éclat, rien à voir avec la campagne silencieuse et sinistre du Maine. Il décida de se rhabiller et de sortir faire une promenade.
Et si cette promenade l'amenait dans un bar du côté de West Hollywood, c'était encore mieux. Il avait envie de boire. Mais pas tout seul, chez lui, à se morfondre et à enchaîner les verres jusqu'à s'effondrer sur son propre canapé en pleurant.
Il voulait de la compagnie. Après avoir passé ces quelques jours à Derry avec les meilleurs amis qu'il avait jamais eu - y compris dans sa vie d'adulte, ce qui montrait un peu plus le néant affectif dans lequel il vivait - la présence de quelqu'un à ses cotés lui manquait. Il savait que le sentiment passerait une fois qu'il reprendrait ses spectacles, il aurait de nouveau un entourage, des gens pour le chouchouter, le flatter, et rire avec. Il était doué, il était sociable, ça n'avait rien de compliqué pour lui.
Pourtant ce soir, ce soir spécifiquement, il avait mal au cœur d'être seul et aucun numéro dans son répertoire ne lui semblait convenir pour passer le temps. Il y avait en lui un creux, une faim qui ne se satisferait pas de s'incruster à l'improviste à une soirée.
Pour une fois, il n'avait pas envie de faire le pitre pour attirer l'attention. Il voulait être tel qu'il était vraiment, et se faire accepter ainsi.
Comme il l'avait ressentit avec les Losers.
En dépit de l'agitation dans les rues, il restait concentré sur ses propres pensées. Il se remémora avec émotion le baiser échangé avec Eddie. Comment ses sentiments avaient resurgit si vite, en un éclair. Ils avaient pourtant tous les deux bien changé : il assumait davantage ses penchants, alors qu'à l'époque il était persuadé que quelque chose fonctionnait carrément de travers chez lui. Il n'associait plus cela avec une forme de péché, néanmoins il considérait que cela ne ferait que le desservir s'il s'y laissait trop souvent aller. Le travail était sa priorité, il s'épanouissait là-dedans, il aimait se perdre dans ses multiples personnages, s'amuser et être reconnu pour ça.
Et si son regard s'appesantissait un peu trop longtemps sur des silhouettes masculines et qu'on l'interrogeait sur son célibat, il n'avait qu'à hausser les épaules et faire une blague pour noyer le poisson.
Jusqu'à présent, ça avait plutôt bien marché pour lui, et il n'y avait aucune raison que cela change. Les sentiments qu'il avait eu pour Eddie n'était qu'une réminiscence de ses souvenirs retrouvés, ils ne dureraient pas.
Un verre lui remettrait les idées en place. Il retrouverait son personnage et tout rentrerait dans l'ordre. Il était juste bouleversé, il s'était produit tant de choses, il avait perdu la boule, il avait craqué, c'était normal et il n'avait aucune raison de s'en faire.
Tout irait bien.
- Tout ira bien, se répéta-t-il en poussant la porte d'un bar gay qu'il connaissait pour y venir draguer de temps en temps.
C'était ce dont il avait besoin. Un bourbon et un coup facile pour réchauffer son lit froid, lui vider la tête.
Il se sentait chanceux ce soir. Plus encore quand, en s'asseyant, il croisa le regard de son voisin et que celui-ci lui sourit timidement, avec son visage mince, ses orbites légèrement enfoncés aux yeux sombres, les cheveux rejetés en arrière avec du gel, et surtout, ces sourcils broussailleux, assez inhabituels pour lui faire un pincement dans la poitrine.
- C'est moi, ou il fait vachement chaud ici ?, se lança Richie en faisant semblant de décoller le col de son t-shirt de sa peau pour s'éventer.
- Il fait tout le temps chaud ici. C'est Los Angeles, fit remarquer son voisin avec un pétillement d'intérêt dans le regard.
- Sauf en hiver.
- Okay, sauf en hiver.
Richie se pencha vers lui avec un sourire qu'il savait engageant. Le même qu'il avait déjà dégainé des centaines de fois :
- Je m'appelle Richard. Mes amis m'appellent Richie, ma mère m'appelait Mon bébé d'amour, et mon ex Mon gros compte en banque. Tu devineras jamais pourquoi on s'est séparé.
L'autre gloussa. L'hameçon était planté, il suffisait de tirer d'un coup sec.
- Clairement pas à cause de nos parties de jambes en l'air, elles étaient fantastiques ! En tout cas, c'est ce que m'ont dit mes voisins !
Le jeune homme à ses côtés se mit à rire et Richie se détendit. Il oublia les Losers, le clown, ses insécurités, et le sms auquel Eddie n'avait jamais répondu. Il décidé de mettre tout cela de côté pour se focaliser sur l'instant présent.
- Je m'appelle Brian, déclara son compagnon.
Il n'était pas à proprement parlé mignon, et pourtant Richie le trouvait incroyablement attirant. Il se rendrait compte plus tard de la raison, pour l'instant il était comme hypnotisé, et possédé par le désir de lui plaire, de voir son sourire illuminer ses traits de nouveau.
- Tu es le premier Brian que je rencontre.
- C'est vrai ?
- Est-ce que quand je suis allé au concert de Bryan Adams ça compte comme une rencontre ?
- Ça compte !, décida Brian en sachant son sourire derrière sa main, le coude posé sur le bar.
Richie lui sourit à son tour, charmé :
- Dans ce cas tu es le deuxième Brian que je rencontre. Enchanté.
Il lui tendit la main et Brian la serra. Richie la garda juste un peu trop longtemps avant de la relâcher.
- Est-ce que tu es accompagné, Brian ?
- Pas que je sache, répondit ce dernier. Et toi ?
- Non. Mais je ne cracherais pas sur un peu de compagnie. Ces derniers jours ont été durs-durs...
- Ça se voit, fit Brian en désignant les égratignures de Richie.
- Oh, ça, c'est parce que j'ai voulu faire un combat de chatouilles avec un chat. C'est lui qui a gagné. Faudrait que je me laisse pousser les griffes...
Un flashback de Grippe-Sou le clown dans la maison de Neilbot Street s'approchant d'eux, ses mains changées en serres acérées comme des lames de rasoir, lui envoya une décharge d'adrénaline. Il s'empara de son verre d'une main tremblante et y but avidement.
- Est-ce que ça va ?, demanda Brian.
- Super, pourquoi ?, répondit Richie. Tu crois que je suis intimidé ? TU es intimidé.
- Et par quoi, tu veux bien me dire ?, susurra Brian, visiblement amusé.
- Par mon charisme animal bien sûr. Les lunettes, c'est ça le secret. Demande à Clark Kent.
- Ah, si je n'étais pas aussi intimidé, je t'aurais bien offert un verre.
Richie finit le sien et lui adressa un clin d’œil en le reposant.
- C'est pas grave, ça me laisse le loisir de le faire en premier.
Pendant près d'une heure, ils échangèrent sur divers sujets - jamais rien de trop sérieux ou de trop personnel, car il savait l'un et l'autre qu'ils ne se reverraient probablement pas. Ils prirent simplement le temps de se connaître un peu, de s'appréhender et de se séduire. C'était agréable. Richie se sentait comme sur scène, interprétant son meilleur rôle. Il avait oublié son désir d'être lui-même, d'être vulnérable. S'il voulait être choyé, il lui fallait porter un masque. Sinon il finirait la nuit seul.
Et cela faisait si longtemps qu'il jouait cette partition que la musique coulait toute seule, comme une seconde nature.
Dès la montée dans l'ascenseur menant à son appartement, ils n'arrivaient plus à se contenir. Ils se dévoraient l'un l'autre de baisers fiévreux, impatients d'arriver à la suite. Le pantalon de Richie était trop étroit pour l'érection monumentale qui se dressait entre ses jambes.
Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas eu autant envie de baiser quelqu'un. Ses mains agrippaient au postérieur charmant d'Eddie, avec fermeté, tandis qu'il couvrait sa gorge de suçons humides. Son corps svelte contre le sien lui faisait comme un reflet de ce qui s'était passé ce matin-là - sauf que les positions étaient inversés. Dans ce cas de figure, c'était Eddie qui en réclamait toujours plus - et Richie était largement prêt à lui offrir tout ce qu'il désirait.
Ils titubèrent en s'embrassant et Richie eut toutes les peines du monde à enfiler sa clef dans la serrure.
Eddie était déjà en train de déboutonner sa chemise. Ils allaient le faire. Ils allaient entrer et une fois que ce sera fait, Richie allait effectuer de longs préliminaires afin de préparer son partenaire - qui n'était pas vraiment Eddie; Eddie ne l'aurait jamais laissé étaler du lubrifiant à cet endroit et s'enfoncer en lui.
Ils allaient prendre du plaisir, la queue large de Richie planté dans ce petit cul plein d'allure, et ça allait être libérateur, du moins pour un moment.
Bien sûr, ce ne serait pas comme si c'était vraiment Eddie, son Eddie, qui ignorait tout de sa dépravation cachée. Mais ça suffirait pour le faire jouir, d'imaginer Eddie avoir faim de lui au point d'écarter les cuisses et faire de lui son monde, l'espace d'une partie de jambes en l'air, d'un orgasme, d'un souffle partagé avant que le monde ne meurt et ne renaisse dans un éclair blanc - des lueurs mortes, des étoiles qui explosent en supernovas derrière les paupières.
La porte s'ouvrit dans un cliquetis et Brian se glissa à l'intérieur en le tirant vers lui, les yeux chatoyants dans la pénombre - et lui ressemblait encore plus avec les lumières éteintes.
Richie n'essaya pas de résister à l'attraction. Il le rejoignit en gloussant et claqua la porte derrière eux sans plus réfléchir à rien.
Ce n'est qu'une fois l'acte consommé, le plaisir échangé, que Richie pensa à récupérer son téléphone. Il était tard, le début de matinée, et son corps épuisé réclamait le sommeil réparateur que son esprit surexcité l'empêchait de récupérer. Une fois qu'il était réveillé, peu importait l'heure, il n'avait aucun moyen de se rendormir. C'était comme si son cerveau ne s'arrêtait plus, comme s'il était un bolide dont on avait saboté les freins.
C'était dans ces moments-là qu'il avait ses meilleures inspirations. Il se demanda vaguement si Bill ressentait la même chose lorsqu'il écrivait, ses bouffées d'adrénaline qui, en dépit de la fatigue, lui ouvrait une manne d'idées originales qui une fois le soleil levé, lui semblaient venir de quelqu'un d'autres tant elles sont insolites - et brillantes.
Il se dit qu'il était pile dans le bon état d'esprit pour écrire à Eddie - il n'eut qu'une brève pensée pour le décalage horaire. Eddie devait sûrement être debout si lui n'aurait pas dû l'être.
Il alluma son téléphone et tomba sur une série d'appels manqués. Tous d'Eddie.
Une vague de panique l'envahit inexplicablement. Le visage souriant de Stan lui revint en mémoire. Un sourire ne voulait rien dire et pouvait cacher bien des profondeurs en dessous.
Il y avait un message, alors il s'assit sur l'accoudoir de son canapé pour l'écouter :
"Hello ? C'est...c'est Eddie. Kaspbrak.", prononça la voix nerveuse d'Eddie dans le combiné. Richie pouffa en imaginant Eddie penser qu'il pouvait le confondre avec quelqu'un d'autre.
Il se rappela de son apparition au restaurant. Comment il l'avait reconnu immédiatement, sans doute possible, et que la frustration de cet amour de jeunesse laissé en suspens l'avait frappé en plein coeur, ramenant en lui une violente vague d'affection, d'admiration et de tristesse.
Quand ils étaient gosses, il était tombé amoureux sans avertissement. Ils étaient amis - quand ils s'étaient rencontrés, Eds était quelqu'un de timide et de renfermé, mais il s'était ouvert comme une fleur à qon contact, répondant à ses moqueries sur le même ton et ils étaient devenus proches grâce à cette évolution qui avait pris Richie par surprise car rien ne laissait présager que ce petit fils à maman gominé aux manies exaspérantes cachait une personne aussi extraordinaire - puis soudain, Richie avait ressenti un changement d'une telle ampleur qu'il avait boudé Eddie pendant quelques temps, pour faire le point. Il n'avait pas su comment l'expliquer, la complicité qu'ils avaient était différente de son amitié avec Stan ou Bill. C'était presque fusionnel, instinctif. Eddie était son reflet bien élevé, et en même temps il était lui-même, naïf, stressé, brave, altruiste. Ce que Richie ne comprenait pas mais adorait chez lui.
Il n'avait jamais eu d'intérêt pour les filles et celui qu'il avait eu pour Eddie lui avait révélé ce qu'il ignorait sur sa propre identité.
Impossible de le confondre avec quelqu'un d'autre.
"Je t'appelle parce que...oh Seigneur...excuse-moi. C'est juste que...ça a été dur et j'ai pris des antidouleurs, je..."
Il renifla et Richie sentit son estomac se tendre. Pourquoi n'avait-il pas regardé son téléphone plus tôt ! Ce message datait de plusieurs heures. Pendant qu'il draguait et passait du bon temps, Eddie vivait quelque chose de vraisemblablement pénible sans qu'il le sache.
"J'ai...j'ai quitté la maison."
Le portable faillit lui glisser des mains et il le rattrapa en s'y agrippant.
"J'ai...j'ai dis à Myra que je ne pouvais plus continuer. Que je...que je voulais qu'on se sépare."
Les lèvres de Richie se pincèrent à l'extrême. Dès qu'il avait appris qu'Eddie était marié, il avait souhaité que cela arrive.
Il n'était pas assez gentil pour se sentir coupable.
"Je me suis pris une chambre d'hôtel mais...je..."
La voix d'Eddie tremblait et Richie eut soudain l'impression d'avoir froid. Il se recroquevilla en écoutant la suite :
"Je n'ai pas...enfin j'ai peur que...je sais qu'on ne s'est pas vu depuis longtemps et que le fait d'avoir vaincu une entité surnaturelle cauchemardesque ne rattrape pas 30 ans d'absence de relation mais...je ne veux pas rester seul. Je vais...je vais prendre un avion pour L.A. Je sais que ça paraît fou...mais j'ai besoin de mettre de la distance. Je passe chez toi quand j'arrive et si...si tu..."
Il y eu un silence dans le combiné, et Richie se rendit compte qu'il avait arrêté de respirer sans s'en rendre compte. Il prit une inspiration au moment où la sonnette de la porte d'entrée retentit.
Il sursauta et son pouce appuya sur le bouton pour effacer le message.
- MERDE !, grogna-t-il avant de s'emparer d'un peignoir et de glisser le téléphone dans la poche.
Il noua la ceinture sur sa taille, trottina dans l'entrée et ouvrit.
Eddie se tenait là, tout piteux, avec son pansement à la joue et ses deux énormes valises.
Le corps de Richie réagit avant que son cerveau ne prenne la décision. Il avança d'un pas et attrapa Eddie dans le piège de ses bras. Il le serra avec force, avec émotion, pour essayer de lui transmettre un peu de courage, lui promettre silencieusement que tout irait bien.
Son cœur menaça d'exploser lorsqu'Eddie lui rendit son étreinte. Il pouvait sentir sa chaleur contre lui, le discret parfum de son eau de Cologne. C'était comme ce moment dans la chambre d'hôtel à Derry, lorsqu'ils s'étaient embrassés. Bien sûr, Richie était conscient que ça n'avait rien de romantique. Eddie était simplement perdu, et il manifestait son désarroi en s'accrochant à la personne qui lui était proche. La nostalgie devait aider à le faire se sentir encore comme s'ils ne s'étaient jamais quitté. Cependant, ils savaient tous les deux qu'on ne remplaçait pas 30 ans de séparation en une semaine.
Et pourtant, pourtant, Richie était littéralement noyé d'amour pour un homme qu'il connaissait peut-être à peine - et néanmoins, Eddie semblait toujours exactement le même, il avait l'air de ne pas avoir changé - hormis le fait qu'il était sans doute plus mature, et qu'il était devenu un adulte très sexy.
Richie fut parcouru d'un frisson et il s'écarta avant de s'appesantir davantage sur ce sentiment teinté de désir qui le remuait.
- Je viens d'avoir tes messages, dit-il doucement.
- Tu étais debout ?, demanda nerveusement Eddie. Je suis désolé, je ne savais pas...je ne savais pas vers qui me tourner et...je n'aurais peut-être pas dû venir, je sais qu'on n'est...pas vraiment proches...
- Tu plaisantes !?, s'exclama aussitôt Richie. Battre un monstre en pataugeant dans les eaux sales des égouts, ça forge une amitié pour la vie !
Sa blague eut l'effet recherché : Eddit eut un demi sourire.
- Et on l'a fait deux fois, souffla-t-il. Je n'arrive pas à croire qu'on l'ait fait deux fois.
Richie posa la main sur son épaule.
- Mais cette fois, tu l'as vraiment eu. Tu as réussi là où nous avions échoué...
Les yeux sombres d'Eddie parurent s'agrandir. Richie déglutit, bouleversé par son envie de lui caresser le visage, de lui exprimer toute la tendresse qu'il devait garder enfouie.
Il sursauta en s'apercevant qu'il s'était penché sans s'en rendre compte, son souffle contre celui d'Eddie. Il recula vivement en ricanant puis se frotta le bras, anxieux, et il s'appuya contre l'encadrement de la porte pour se donner des airs cool qui ne laisseraient rien montrer des émotions qui l'agitaient vraiment.
- C'était traumatisant, déclara-t-il en se détestant par avance de ce qu'il allait dire. C'est normal que ça t'ait tourneboulé. Tu devrais réfléchir...c'est pas une décision que tu dois prendre sur un coup de tête.
- Est-ce que j'ai l'air de prendre des décisions sur un coup de tête ?, rétorqua Eddie.
- Les circonstances sont particulières, répliqua Richie. Si tu restes ici, ça sera fun, mais au final tu risques de regretter. Tu devrais rester...un peu tranquille. Réfléchir aux implications.
- Je te gêne, c'est ça ?
Richie se tendit, immédiatement crispé.
- Ne dis pas ça, gronda-t-il sévèrement.
Puis il détendit son expression, reprenant sa nonchalance habituelle :
- Je pense à toi. Si ça tenait qu'à moi, évidemment que tu pourrais rester. Mais c'est pas de moi qu'il s'agit. Est-ce que tu veux foutre ta vie en l'air parce qu'un pote que tu n'as pas vu depuis 30 ans t'a encouragé dans un moment de doute à redevenir célibataire ?
La mine d'Eddie s'assombrit et Richie sut qu'il avait touché pile dans ses incertitudes. Il avait envie d'en pleurer, pourtant il tapota sur l'épaule d'Eddie.
- Je suis pas vraiment le bon exemple. Mais je sais que toi, tu fais les bons choix. Tu es intelligent et tu cogites toujours avant d'agir. Alors va te poser au Loews, je vais appeler pour les prévenir, j'y ai des contacts, ils te trouveront une bonne chambre. Tu te poses, tu fais une bonne nuit de sommeil, et on en reparle devant un café. Sérieusement. Et...si ta décision reste la même, on avisera. Quoiqu'il arrive...tu sais que je te soutiendrais.
Eddie soupira de lassitude.
- Okay, abdiqua-t-il.
L'émotion afflua de nouveau et Richie le serra brièvement, avec un seul bras autour de ses épaules.
- Ne t'inquiète pas. T'as buté un putain de clown muté en araignée géante. Mec, un divorce, à côté de ça, c'est de la pisse de chat !
Le gloussement d'Eddie valait presque la peine qu'il s'était donné à essayer de le convaincre de ne pas rester. Il ne voulait pas qu'Eddie découvre son "sale petit secret" - la voix du clown résonnait encore en lui même mort.
Il le regarda s'éloigner vers l'ascenseur et entrer à l'intérieur, appuyer sur le bouton. Ils se saluèrent de la main et les portes se refermèrent lentement.
Richie se courba, envahit par le doute, l'angoisse, le besoin de pleurer. Il lâcha un sanglot étranglé et se réfugia prestement dans son appartement en claquant la porte.
Une silhouette était debout dans l'obscurité du salon et Richie poussa un cri.
- C'est juste moi, fit Brian en allumant la lumière. Je...je crois que je vais y aller.
Richie se mit à rire, les bras tremblants.
- Désolé. J'ai un ami qui est passé un peu à l'improviste...
Brian esquissa un sourire mal à l'aise en enfilant sa veste.
- J'ai entendu. Des histoires de monstre et tout. Ça me regarde pas. Je préfère rentrer.
Richie se sentit rougir d'embarras. Il se gratta la nuque.
- Ouais, je sais que ça paraît bizarre...
Brian haussa les épaules :
- Écoute...j'ai passé une chouette soirée. C'est tout ce que j'attendais donc pas besoin de te justifier...
- Okay, répondit Richie.
Après une pause, il ajouta avec un clin d’œil :
- Moi aussi, j'ai passé une bonne soirée. Avant et après le sexe aussi.
Son amant baissa la tête en souriant, visiblement flatté.
Richie le raccompagna à la porte. Il lui ouvrit et ils tombèrent nez à nez...avec Eddie Kaspbrak.
- Ah !, s'exclama-t-il.
- Que...?
Richie le vit écarquiller les yeux en voyant Brian et aussitôt la honte le submergea.
- Eddie ?
- Je...j'avais oublié mes bagages sur le palier, balbutia Eddie.
- J'y vais, déclara Brian en passant entre eux.
Il s'éclipsa et Richie se trouva seul face à Eddie.
- Ah heu...hm, alors heu, voilà...
- Qui était-ce ?, demanda Eddie.
Richie déglutit. Il était plus à l'aise pour mentir d'habitude. Il avait pourtant su quoi dire toute à l'heure pour convaincre Eddie qu'il avait à coeur son intérêt concernant son mariage alors qu'il ne souhaitait qu'une chose, qu'Eddie quitte sa femme et veuille rester auprès de lui - jusqu'à ce qu'ils deviennent tous les deux vieux et décrépis. Et ça n'avait même pas d'importance si Eddie n'apprenait jamais pour ses sentiments. Peut-être que ceux-ci s'atténueraient avec le temps. Ce qui comptait pour Richie, c'était de pouvoir continuer à le voir et à lui parler. Ça avait été un tel déchirement de laisser Eds quitter Derry, en sachant qu'ils ne se reverraient pas avant longtemps.
Et il était là. Devant lui. Et il risquait de savoir ce qu'il cachait, comprendre ce qu'il redoutait de lui avouer.
Pour finalement s'éloigner de lui, comme dans toutes les amitiés asymétriques où l'un est amoureux et l'autre non.
Richie se passa la main sur les yeux, remontant ses lunettes sur son front.
Amoureux. C'était violent comme mot pour lui.
- Juste un gars que je connais, répondit-il, la bouche complètement sèche.
- Tu aurais dû me dire que tu avais de la visite, déclara Eddie sur le ton du reproche. Je n'aurais pas insisté comme je l'ai fait pour...
- Il est parti maintenant !, coupa abruptement Richie avec une sorte d'urgence dans la voix. Tu peux rester !
- Tu as dis qu'il valait mieux que je réfléchisse seul, rétorqua Eddie.
Les pensées de Richie s'embrouillaient. Il était trop tôt, il était fatigué, et en caleçon et peignoir sur son palier, à essayer de cacher au premier et unique amour de sa vie qu'il avait des relations sexuelles avec des inconnus. Des hommes.
- Oui. Non ! Enfin c'est comme tu veux, c'est juste que...
- Vous vous connaissez depuis longtemps ?
- Hein ? Brian ?
Le visage d'Eddie était trop expressif pour son propre bien. Un éclat de douleur passa dans ses yeux tandis qu'il les détournait.
- Je croyais que tu étais seul, murmura-t-il.
- Je SUIS seul, rétorqua Richie. Eds, s'il te plaît.
Il tendit un bras vers lui, tout en s'attendant à être repoussé. Il se souvenait trop bien de ce que l'on disait des pédés à Derry dans leur jeunesse. Il se souvenait du dégoût d'Eddie, de sa peur du SIDA et de l'association que l'on faisait du virus avec l'homosexualité. Lui était clean bien sûr mais le préjugé était toujours là. La suspicion.
Sa main s'accrocha au bras d'Eddie et ce dernier le regarda dans les yeux.
- Je suis faible, avoua Richie en sentant quelque chose céder en lui. Tu peux rester si tu le souhaites, je vais pas m'y opposer. Tout ce que je veux, c'est être là quand tu en auras besoin. Si tu en as besoin.
Ses doigts se resserrèrent sur le bras d'Eddie, pas assez pour lui faire mal mais suffisamment pour qu'il en tienne compte.
Eddie hocha la tête, doucement, et il entra.
- Pousse-toi alors, et montre-moi où je peux mettre mes affaires.
Ces paroles déclenchèrent un feu d'artifice dans la poitrine de Richie et il rougit. Puis il cria, la voix encore mal assurée :
- C'est exactement ce que m'a dit ta mère !
- Ma mère t'emmerde, Tozier !
- Oh, Monsieur Kaspbrak, quel vocabulaire !
- Oh la ferme et montre-moi ma chambre, bordel de merde, je suis crevé.
Richie était ravi, vraiment ravi de la tournure de la situation. Il referma la porte, le sourire aux lèvres.
partie 3