partie 3
épilogue
Un instant, Eddie hésita, la main repliée pour toquer à la porte. Il regarda la sonnette au nom de Richie Tozier comme si elle était responsable de son dilemme.
Le désir de le voir lui tordait agréablement l'estomac mais il ne savait pas comment revenir sur ce qui s'était passé.
Il savait juste qu'il avait quitté Myra pour mettre ça au clair et qu'il n'allait pas abandonner maintenant.
Il avait craqué et était passé à la pharmacie, mais il avait résisté à s'acheter un nouvel inhalateur. Il n'avait pas d'asthme. C'était seulement l'angoisse qui lui raccourcissait la respiration et il devait apprendre à la contrôler.
C'était un nouveau départ. Hors de question de tout gâcher en reculant.
Il prit une profonde inspiration, s'efforçant d'ignorer le stress et l'excitation, et toqua à la porte.
Après quelques secondes, Richie lui ouvrit.
"J'ai fait les courses !", s'exclama Eddie en montrant le sac d'épicerie qu'il tenait dans la main.
- Si vous apportez des victuailles, vous êtes le bienvenu chez moi, Monseigneur, répondit Richie en imitant une révérence.
Avec un sourire, Eddie rentra dans l'appartement.
Après avoir retiré chaussures et blouson, il se dirigea vers la cuisine, Richie le suivant de près, comme un petit chien agitant la queue.
Il déposa le sac sur le plan de travail et se remonta les manches.
- Où sont rangés tes couteaux ?
- Pourquoi ? Tu t'es décidé à m'achever une fois pour toutes ?
Ed eut un rictus blasé et sorti les légumes frais, les passa sous l'eau puis piocha un écumoire et une casserole qu'il remplit au robinet.
- Fais-moi cuir des pâtes, ordonna-t-il tandis que Richie lui tendant un couteau par le manche - Eddie apprécia le geste, qui prenait en compte sa phobie des pointes tranchantes.
Enfin ses peurs. Ce n étaient pas des phobies. Juste de simples anxiétés qu'il combattait - et il gagnait du terrain.
Richie sorti un paquet de nouilles et en prit une poignée. Il prit une voix de fausset :
- Eddie Eddie, Eddie Spaghetti, ne nous mange pas !! Ce serait du cannibalisme !!!
- Si je n'avale pas quelque chose, c'est toi que je vais manger, rétorqua Eddie en se concentrant tandis qu'il découpait les tomates sur une planche en bois trouvée sous l'évier.
Son hôte lui tourna le dos mais il l'entendit distinctement marmonner "Ça me déplairait pas". Eddie tenta de ne pas prêter attention à son cœur qui se mit à tambouriner dans ses oreilles. Il pinça les lèvres en se répétant qu'environ 25% des accidents domestiques interviennent dans la cuisine, et qu'il devait faire très attention à ses doigts avec ce couteau en céramique.
Il avait néanmoins suffisamment d'expertise pour réussir à couper de petits cubes de tomates dont il avait retiré les peaux et les pépins.
Il s'empara d'un mixeur, les mit à l'intérieur et appuya sur le bouton pour les réduire en purée.
De son côté, Richie l'observait, adossé à l'évier. Il semblait fasciné par son aisance dans la cuisine, et Eddie était très satisfait de lui montrer un aspect de lui-même dont il était fier.
- Tu cuisines ? Chez toi, je veux dire, fit Richie avec nonchalance.
- Oui. Myra n'aime pas préparer, répondit Eddie en mélangeant un peu d'huile avec des herbes aromatiques.
- C'est compliqué pour elle car elle a un régime strict prescrit par le docteur. Elle n'a pas le droit aux, viandes, au poisson, et tout ce qui contient du gluten...
- Un vrai plaisir, grogna Richie en levant les yeux au ciel.
Il donnait l'impression que le sujet le contrariait alors Eddie préféra laisser mourir la discussion. Il versa la purée de tomates dans le bol et y ajouta une pincée de poivre et un peu de crème liquide, avant de touiller délicatement à la cuillère.
- Tu sais pourquoi je t'ai appelé Spaghetti ?, lança Richie de manière abrupte.
- Non, répondit Eddie en poursuivant sa tâche.
- Parce que tu serais délicieux avec de la sauce bolognaise, répliqua Richie en gloussant.
Eddie leva la tête pour le fixer, ne sachant déterminer s'il s'agissait de flirt ou des vannes normales de Richie. Il rougit et baissa à nouveau la tête sans répondre.
Son ami se racla la gorge d'un air gêné avant de continuer.
- La première fois qu'on s'est rencontré, tu te souviens ? Tu étais avec Bill et moi avec Stan, on s'était retrouvé aux friches, je sais plus pour quoi. Sans doute pour jouer...
- T'étais bizarre, marmonna Eddie. Tu n'arrêtais pas de gesticuler en faisant des voix et en utilisant des caisses de vulgarités.
- C'était parce que j'étais impressionné, dit doucement Richie. Je te trouvais mignon et je ne savais pas quoi faire de cette information. C'était la première fois que j'étais attiré par quelqu'un comme ça. Je voulais désespérément être ton ami.
Il rit d'un air embarrassé sous le regard d'Eddie.
- Tu sais comment on est quand on est gamin et qu'on a le béguin...
Eddie sourit et vint goûter les pâtes.
- Je me rappelle, oui.
Il rajouta un peu de sel et baissa la chaleur de la plaque à induction. Richie était en train de lui avouer qu'il avait des sentiments pour lui déjà à cette époque ? Il n'avait rien vu. Il y avait des rumeurs bien sûr mais Eddie ne prêtait que peu d'attention à ce genre de ragots, étant lui-même la cible de certains d'entre eux.
Leur amitié était rapidement devenue intense et fusionnelle comme si c'était parfaitement naturel. Eddie avait tout de suite été à l'aise avec Richie.
Ses sentiments avaient grandi après, à force de la côtoyer. Il se sentait plus confortable en sa présence, il aimait son contact, sa chaleur. Il aimait ce qui lui faisait défaut et qui brillait si fort en Richie - son intelligence, son humour, son bagou. Il l'enviait et l'admirait tout à la fois.
C'était devenu quelque chose de trop lourd. Il avait pleuré aussi à cause de cette frustration de ne pas être comme lui et que jamais il ne le regarderait de la façon dont il voulait que Richie le regarde.
C'était ce qui l'avait poussé à graver son initiale sur le pont des baisers. C'était ce qui le poussait aujourd'hui à venir squatter chez lui plutôt que d'essayer une thérapie de couple avec sa femme.
Cette frustration. Ce manque. Ce désir secret de baisers et de caresses partagés, quand la nuit est sombre et l'absence douloureuse à s'en mordre les doigts.
Après ce qui s'était passé à Derry, Eddie avait décidé d'assumer. Il en avait eu envie dès qu'il avait vu ce visage quasi étranger et pourtant si familier déborder de larmes.
Et il était presque sûr que Richie éprouvait la même chose que lui.
- Mais bon, tout ça, c'est du passé, souffla Richie. Je sais que...on a vécu des trucs bizarres, toi et moi. Mais je veux que tu saches que je suis ton pote avant tout.
Il se redressa légèrement, l'air soudain plus grave.
- Tu traverses un moment difficile, mais je ne te laisserais pas tomber. Je veux pas que tu penses que...je vais te sauter dessus, ou quelque chose comme ça.
Il grimaça en le disant et baissa les yeux sur les mains d'Eddie qui tenait le bol de tomate mixées.
- Je te ferais jamais de mal, marmonna Richie, la voix étranglée. J'ai jamais voulu...te forcer à quoique ce soit.
- Tu ne m'as jamais forcé à..., commença Eddie.
Richie leva la main pour l'interrompre :
- Je sais. Mais tu-tu n'es pas dans ton état normal. Tu n'aurais jamais fait...ce que tu as fait si tu n'avais pas été traumatisé.
- TRAUMATISÉ ?? Je ne suis pas traumatisé !, rugit Eddie.
Richie plongea le doigt dans la sauce d'Eddie et lui en mit sur le bout du nez. Eddie le repoussa d'une bourrade avant de récupérer un torchon pour s'essuyer.
- Qui ne le serait pas ?, lança Richie. Même moi, je dois être traumatisé. On est tous bons pour passer notre vie en thérapie.
- Parle pour toi, tête de cul !, gronda Eddie. Moi, je me sens bien !
Il prit une grande inspiration, la première depuis qu'il ne pensait plus à son inhalateur.
- Je me sens bien, mieux que j'ai jamais été ! J'ai les idées claires et je sais ce que je veux !
- Et qu'est-ce que tu veux, Eddie ? Qu'est-ce que tu essayes de te prouver en me roulant un patin, hein ?, balança Richie d'un ton affreusement cynique. Pour moi, c'est clairement le symptôme d'un trauma. Ou d'un coup sur la tête. Et tu as reçu les deux.
- Tu n'es pas docteur !, s'insurgea Eddie. Arrête de me diagnostiquer des trucs comme si tu savais de quoi tu parles !
Il l'attrapa par le devant de son t-shirt, la colère lui montant aux joues.
Il en avait marre qu'on le traite de fragile, qu'on lui trouve des raisons d'avoir peur, des problèmes qu'il n'avait pas.
Il n'avait aucun problème avec ses désirs, ni avec ses sentiments, et il n'avait aucun doute à présent sur la voie qu'il souhaitait prendre. Risquer sa vie lui avait ouvert les yeux.
Richie ouvrit la bouche mais Eddie le devança :
- Ça a toujours été toi, depuis toujours !, s'écria Eddie.
Les yeux de Richie s'écarquillèrent derrière ses lunettes et sa bouche resta ouverte sur un O de stupéfaction. Eddie continua avec véhémence :
- Depuis toujours Richie, depuis qu'on est gosse ! Je n'ai jamais ressenti ça avec personne. Tu es le seul que je...que je...
La respiration lui manqua et il se mit à hoqueter. Les mains de Richie lui caressèrent les avant-bras tandis qu'il se rapprochait en chuchotant :
- Hey, calmos. Ça va aller. Respire.
- J'arrive pas !, haleta Eddie. Rich...
Leurs lèvres s'effleurèrent et Eddie se tut soudain. Richie lui caressa le nez avec le sien, ses paumes traçant des cercles dans le dos d'Eddie alors qu'il l'enlaçait.
- Eds...respire...tu en es capable.
Eddie prit une inspiration tremblante, qui tira sur les muscles de sa poitrine. Se faisant, il toucha à nouveau les lèvres de Richie.
Ce dernier laissa échapper un soupir et se pencha pour l'embrasser légèrement. Eddie répondit en appuyant davantage sa bouche sur la sienne, et il prit le visage de Richie entre ses mains.
Richie gémit et l'embrassa à nouveau. Eddie sourit en s'écartant de quelques centimètres, pour immédiatement revenir, comme s'ils étaient devenus des aimants s'attirant l'un vers l'autre.
- Eddie, murmura Richie, les paupières closes.
Soudain ils entendirent l'eau des pâtes siffler en débordant de la casserole. Eddie se dégagea vivement de l'étreinte pour éteindre le feu et mettre la casserole dans l'évier, vidant ainsi la casserole dans l'écumoire.
Cette fois c'était Richie qui avait du mal à respirer. Le visage écarlate, il reprenait difficilement son souffle, la poitrine comprimée par l'émotion. Peut-être que ça faisait beaucoup à encaisser d'un coup.
- Eds...tu es sérieux ?
- Tu m'as déjà vu autre chose que sérieux ? Je suis expert en évaluation des risques auprès des assurances, qu'est-ce que tu crois ?, rétorqua Eddie en secouant les pâtes, le rouge aux joues, les yeux sur ce qu'il faisait.
Richie sourit un peu en le voyant éviter de le regarder.
- C'est aussi pour ça que je t'adore, Spaghetti.
Eddie courba le dos, gêné par le compliment. Il versa la sauce sur les pâtes et rajouta du persil.
- C'est prêt. Tu as du vin ?
Richie ouvrit un placard et sortit une bouteille.
- Toujours. Une pour chaque jour de la semaine.
Enfin, Eddie le regarda, et il sourit à son tour. Il demanda, hésitant :
- Est-ce que...tu es...okay avec ce que j'ai dis ?
Il haïssait la vulnérabilité dans sa voix, pourtant il ne pouvait empêcher l'anxiété de l'envahir. Richie avait répondu à son baiser, mais pas à sa déclaration.
Richie déglutit :
- Je...je sais pas. Mais je sais une chose...
Il s'avança et prit doucement Eddie dans ses bras.
- J'ai besoin que tu sois là. J'ai besoin de toi. J'ai besoin...
Sa voix s'éteignit dans un sanglot et il enfouit son visage dans le cou d'Eddie.
- Tu me terrifies, balbutia-t-il, la voix mouillée. Tu me terrifies parce que si tu meurs ou que tu pars, ça va me briser le cœur, et je sais pas comment réagir à ça. Je sais pas !
- Oh, Richie !, chuchota Eddie, touché par la sincérité de Richie.
Il le serra plus fort contre lui et Richie pleura silencieusement dans son cou, il le savait uniquement parce qu'il sentait ses larmes, mais Richie ne laissait rien paraître. Eddie connaissait suffisamment Richie pour savoir que c'était dur pour lui de ne pas se cacher derrière ses blagues, que parler ainsi à cœur ouvert ne lui était pas familier, et il appréciait qu'il l'ait fait pour lui.
- Je suis désolé, souffla-t-il sans trop savoir s'il s'excusait d'avoir failli y rester en affrontant Grippe-Sou, de ne jamais lui avoir dit ce qu'il ressentait quand ils étaient gosses, d'avoir quitté Derry ou bien de s'être marié.
Richie susurra trois petits mots à son oreille, trois petits mots à peine audibles, mais qu'Eddie grava aussitôt dans son coeur.
Il ignora la douleur dans sa joue bandée et se frotta contre le crâne de Richie, l'embrassant dans les cheveux.
- Moi aussi, murmura-t-il tout bas.
C'était définitif. Sa vie avait pris un tournant drastique.
Mais au moins ne serait-il pas seul pour l'affronter.
épilogue